Réforme du CEP : 1,5 million de passoires reclassées
Ruben ARNOLD5 min de lecture
Pendant des années, sortir un logement du statut de passoire thermique supposait une seule chose : des travaux. Depuis 2021, un paramètre technique du DPE fait le même travail par arrêté. En abaissant le coefficient d'énergie primaire (le CEP), l'État améliore la note de millions de logements chauffés à l'électricité sans qu'un mur ne soit isolé. KRNO a recalculé l'étiquette de 13,4 millions de DPE : environ 1,5 million de passoires quittent le statut F ou G, sans qu'aucun logement ne soit rénové. Cet article détaille cette mécanique et ce qu'elle change pour les propriétaires et les locataires.
1,5 million de passoires reclassées, sans un mètre carré isolé
Le CEP traduit l'électricité consommée au compteur en énergie primaire, l'unité qui sert à classer les logements de A à G. Le baisser améliore mécaniquement la note des logements électriques. Or ce coefficient, stable à 2,58 pendant quarante-cinq ans, a été abaissé trois fois en cinq ans : 2,3 en 2021, 1,9 au 1ᵉʳ janvier 2026, et 1,7 en projet. Pour comprendre ce coefficient et son poids dans l'étiquette, voir le DPE expliqué : définition, calcul et fiabilité.
En recalculant l'étiquette de chaque logement au coefficient 1,7, KRNO mesure l'effet cumulé :
- 1,5 million de passoires reclassées sur les 4,2 millions de résidences principales classées F ou G au départ (stock ONRE 2024), soit près de 37 % du parc de passoires ;
- 77 milliards d'euros de chantiers de rénovation qui ne se concrétisent pas, l'équivalent de plus de trois années entières du marché national de la rénovation énergétique (environ 23 milliards d'euros par an).

Pour comprendre en détail ce coefficient et pourquoi il pèse autant sur l'étiquette, voir le CEP, le coefficient qui décide de votre DPE.
Comment KRNO l'a mesuré
La transparence de la méthode compte, parce que le chiffre est spectaculaire. KRNO est parti du panel public de l'observatoire ADEME : 13,37 millions de DPE valides émis avant le 1ᵉʳ janvier 2026 sous la méthode de calcul en vigueur depuis 2021, résidences principales uniquement, après filtres qualité.
Pour chaque logement, KRNO a recalculé l'énergie primaire en appliquant un CEP de 1,7 à la part électrique, puis réattribué l'étiquette selon la règle officielle (la plus mauvaise entre énergie et émissions de CO2). Le résultat a ensuite été extrapolé au parc national de 30,2 millions de résidences principales (INSEE 2023).
Le détail des reclassements est parlant : sur les 580 000 logements classés F dans le panel, tous changent d'étiquette ; sur les 298 000 classés G, 20 % (soit 60 000) franchissent au moins la classe F. Au total, 640 000 sorties strictes du statut F ou G vers une classe E ou meilleure sur le seul panel, soit environ 1,5 million une fois ramené à l'ensemble du parc.
Un logement reclassé reste une passoire
C'est le point que KRNO insiste à rappeler : un logement classé F qui passe E grâce au coefficient reste exactement aussi mal isolé qu'avant. La facture de chauffage ne bouge pas, l'inconfort non plus. Rien de physique n'a changé dans le logement.
Ce qui change, ce sont les protections qui tombent avec l'étiquette. Le gel du loyer est levé, et surtout l'interdiction de mise en location est levée. Le calendrier de la loi Climat et Résilience prévoit l'interdiction de louer les logements classés G en 2025, F en 2028 et E en 2034 : un logement reclassé échappe à l'échéance qui le visait. L'audit énergétique, lui, devient facultatif. Le détail de ce calendrier et de ses conséquences est traité dans notre article sur les passoires thermiques : interdiction de location et audit.
Une amélioration statistique, pas une rénovation
Le point important tient en une phrase : ces reclassements améliorent un indicateur, pas l'état réel des logements. Les arrêtés qui abaissent le coefficient sont des textes officiels, pris dans le cadre autorisé par la réglementation européenne. Leur effet, mesuré par KRNO, est de faire baisser le nombre de passoires au sens du DPE sans qu'aucun logement supplémentaire ne soit isolé. Le parc s'améliore donc sur le papier plus vite que dans la réalité physique.
Et si la baisse continue
La stratégie nationale bas-carbone envisage un palier supplémentaire à un CEP de 1,5. Dans un scénario théorique où le coefficient descendrait à 1,0, plus de la moitié des passoires françaises auraient été reclassées, soit 2,28 millions de logements et 114 milliards d'euros de chantiers de rénovation qui ne se feraient pas, toujours sans aucun logement isolé.
Que faire concrètement ?
Si votre étiquette s'est améliorée sans travaux, c'est probablement le coefficient qui a changé, pas votre logement. Trois réflexes :
- Regardez l'historique de votre DPE. Une étiquette qui monte d'une classe entre deux diagnostics, sans travaux, pointe vers un effet de coefficient.
- Ne vous fiez pas à l'étiquette seule. Un logement reclassé peut rester très énergivore : les travaux d'isolation gardent tout leur intérêt, pour la facture comme pour le confort.
- Faites analyser votre DPE. KRNO analyse votre diagnostic et vous dit si votre classe repose sur une vraie performance ou sur un coefficient réglementaire. Le Rapport KRNO est gratuit.
Questions fréquentes
Pourquoi 1,5 million de passoires changent-elles de classe sans travaux ? Parce que les baisses successives du coefficient d'énergie primaire améliorent la note DPE de millions de logements électriques, sans qu'aucun travail ne soit réalisé.
Mon logement classé F est passé en E sans travaux, est-ce normal ? Oui, c'est un effet direct de la baisse du coefficient appliqué à l'électricité. Votre consommation réelle et votre confort, eux, n'ont pas changé.
Est-ce que je peux relouer un logement reclassé ? Sur le papier, un logement qui sort du statut F ou G échappe à l'interdiction de location prévue par la loi Climat et Résilience. Mais il reste souvent aussi mal isolé, avec les mêmes charges pour le locataire.
Ces réformes sont-elles légales ? Oui. Ce sont des arrêtés pris dans le cadre autorisé par le droit européen. KRNO n'en conteste pas la légalité, mais en analyse l'effet sur le parc.
Sources
- ONRE (Observatoire national de la rénovation énergétique), stock de passoires 2024
- Panel KRNO de 13,4 M de DPE, base observatoire-dpe-audit.ademe.fr
- INSEE 2023, parc de résidences principales
- Arrêté du 13 août 2025 relatif au coefficient d'énergie primaire de l'électricité, Légifrance
- Loi Climat et Résilience, calendrier d'interdiction de location des passoires
- Stratégie nationale bas-carbone (SNBC), trajectoire des coefficients